_____
_____Qu'on le veuille ou non, il y avait toujours eu et il y aurait toujours des sortes de consciences de générations. On se sentait un destin commun avec ceux de notre tranche d'âge. Même passé, mêmes enjeux présents et futurs, mêmes espoirs. Sur mon passeport il y avait écrit « Né à Toulouse ». Mais c'était une erreur. Moi c'est à Berlin que j'étais né, le 9 novembre, comme les autres de mon âge. Et un peu à New York, et dans le Golfe. Sans le savoir, un bout de nous était aussi né à Pékin.
_____Il faut le reconnaître, nous étions arrivés alors que tout allait plutôt bien _ du moins chez nous. Le monde dans lequel nous grandissions était merveilleux, il s'y passait toujours quelque chose de nouveau. Les autres parlaient de progrès. A égal niveau dans la hiérarchie des nouveautés, il y avait l'ordinateur et les chaussures qui faisaient de la lumière quand on posait le talon. La découverte de la nouveauté se confondant avec la découverte du déjà-existant ; nous ne nous rendions pas compte que nos ainés étaient tout autant bouleversés que nous. Le tout est que nous nous habituions a ce renouvellement permanent des choses à notre disposition. Les pogs remplaçaient les billes avant de s'effacer devant la Game Boy, immédiatement devancée par la Game Boy Color et ensuite la Play Station. Le jeu, comme notre existence plus tard, se virtualisait.
_____On s'occupait toujours plus de nous. Des gens passaient leur vie à créer pour nous des publicités, des jeux, des émissions télévisées et des produits adaptés à nos besoins. Avant même que nous n'osions les nommer, nos désirs étaient satisfaits. Tout était toujours mieux, toujours plus perfectionné, toujours plus puissant, toujours plus rapide.
_____Certains, dans la génération précédente, avaient trouvé, par intuition ou par pur hasard, le bon filon : l'informatique, ou la communication, et cætera. Alors Papa amenait un ordinateur à la maison de proche banlieue _ avec un jardin dans lequel on jouait _ pour avoir comme au bureau. Papa était un entrepreneur. L'entreprise, c'était la modernité, l'intelligence, le profit, la performance. Le remède à la crise. Elle nous sauverait tous. Le samedi Papa allait au golf, et le dimanche il collectionnait des timbres. Maman pouvait prendre davantage de temps pour s'occuper de nous, nous emmener à Petit Bateau, chez la nourrice, au nouveau cinéma ou au tennis.
_____Les autres n'avaient pas trouvé le filon. Eux ils disaient que c'était la crise, que le capitalisme nous détruirait tous et que la gauche nous avait trahis. Papa faisait les trois huit, et maman des ménages depuis que l'usine textile avait été transférée en Chine, dans une ville au nom imprononçable. Maman nous emmenait avec elle pendant ses ménages, parfois nous allions à la crèche publique. On jouait dans notre chambre, au septième étage d'un grand ensemble qui n'était déjà plus flambant neuf. Ils écoutaient les médias qui disaient de ne pas nous laisser sortir, parce que, comme une chape de plomb, d'un coup et partout, elle s'était installée, celle dont on connaissait le nom mais ne savait pas ce qu'elle représentait, au fond. L'insécurité.
_____Nous vivions au présent, les notions de passé et de futur nous étaient encore peu familières, c'est maintenant qui importait. Nous grandissions, passions d'enfant à adolescent, avec des envies plein la tête. Il nous fallait faire tout ce que l'on avait envie de faire, avant qu'il soit trop tard. On avait l'impression que quelque chose nous courrait après, quelque chose d'oppressant et de sombre, quelque chose d'irréversible. Le temps. On n'avait jamais assez de rien, et on manquait de beaucoup de choses, oui, mais de temps avant tout. Demain déjà on travaillerait, et l'on sentait que, notre premier jour de travail serait aussi le dernier jour de la vraie vie.
_____Dès le départ nous avions été la génération pour laquelle tout allait toujours plus vite, toujours plus loin. Le progrès et le changement, incessamment. Nous y avions toujours été habitués, alors nous n'imaginions pas que cela puisse changer. Il nous semblait que c'était normal, que c'était comme ça la vie. Toujours essayer de nouvelles choses, toujours aller plus vite et plus loin. C'est précisément ce qui caractérisait, dans son essence la plus profonde, notre génération.
_____Nous étions une génération en réseau, un réseau au sein duquel tout circulait toujours plus vite. Sur le net on échangeait tout en quelques secondes, on mettait notre vie sur la toile, on y rencontrait des gens, on s'y exposait. Sans se rendre compte qu'on était les premiers à le faire : avant, ça n'existait pas. Il était possible de trouver tout sur le net, car absolument tout était numérisable. En ligne on achetait, on échangeait, on recherchait, on draguait, on téléchargeait, on se montrait, on vivait. On était des individus virtualisés.
_____Dans notre autre vie, la vie réelle, c'était pareil.
_____Ce qu'il faut bien comprendre, c'est cet état de « jamais assez, toujours plus » dans lequel nous baignions. Dans tous les domaines, c'était la règle. Jamais rassasiés. Tout allait vite autour de nous, tout était toujours nouveau, et plus qu'aucune génération auparavant, nous découvrions sans cesse de nouvelles choses, l'on changeait en permanence. Rien ne restait stable, tout changeait : la mode, nos envies, les appareils informatiques, les hommes politiques, les chanteurs tendance, les moyens de communication, les films à l'affiche au ciné du coin, les cours de la bourse, la couleur du string de la fille assise devant nous en cours, notre coupe de cheveux ; et même nos opinions. Alors on vivait toujours de nouvelles choses, on n'avait jamais le temps de s'ennuyer. Il n'y avait plus de barrières. Tout devenait possible, des attentats à New York jusqu'à Cindy S. qui sortait un disque. De Le Pen au second tour jusqu'aux garçons efféminés aux cheveux bleus ou vert. De la méritocratie jusqu'à la vue rendue à un aveugle. Plus rien n'était impossible. Tous les murs qui s'élevaient par le passé étaient tombés en même temps que celui de Berlin. Les fils d'ouvriers commençaient à intégrer des écoles de commerce, on pouvait se faire livrer en plein c½ur de Paris des épices venant du fin fond du Viet Nam, des médecins opéraient depuis un côté de l'atlantique un patient allongé de l'autre côté de l'océan. On pouvait rencontrer l'amour à l'autre bout du monde sur internet. On mariait deux hommes en Californie, des femmes devenaient présidentes, et peut être même que demain on arriverait à redonner vie à un dinosaure. Le champ des possibles s'était considérablement élargi, en permettant de nouvelles choses, des bonnes comme des mauvaises. Qu'importe, ce qui marquait notre génération c'était la possibilité.
_____On essayait tout, et l'on était de plus en plus rapide. On fumait, on buvait. On s'habillait dans les mêmes magasins que les étudiants à la mode. On regardait des films X sur le net, puis on effaçait l'historique. On tombait amoureux et l'on avait mal. Alors on buvait pour oublier. On se branlait pour assurer quand ça viendrait. On faisait le mur. On disait « ta race, fils de pute, sale pédé ». On piquait un scooter. On conduisait la voiture des parents en cachette, et ivres qui plus est. On montait sur les manèges à sensation. On se faisait racketter. On voulait être indépendant, vivre seul, mais on ne voulait pas travailler. On donnait des pichenettes aux introvertis. On se battait. On buvait encore. On tirait notre coup dès le collège, avec un partenaire au bord du coma ityllique, faute de pouvoir se payer une prostituée. On ne mettait pas de capote, le sida c'était en Afrique et chez les pédés. On achetait sans cesse toujours plus de nouveaux vêtements. A la radio on écoutait les problèmes de cul de parfaits inconnus. On buvait. On chantait des chansons, pensant que c'était ça la vie, et on se réveillait le matin, notre tête semblait avoir doublé de volume, et on se demandait où l'on allait dormir ce soir. On ne comprenait pas le sens de la vie. On en voulait toujours plus. Alors on volait pour avoir. On couchait pour un soir. On essayait d'autres choses. Les filles étaient attirées par les seins, les garçons avaient envie d'essayer le cul d'un autre mec. On se droguait. On cassait des voitures. On criait « nique la police ». On tombait enceinte. On avortait. On fuguait. On se suicidait quand on en avait marre.
_____On se sentait mal à l'aise. Il n'y avait plus de règles, et ça donnait une impression de vide, l'on ne savait plus où étaient les limites.
_____Certains disaient que la jeunesse n'avait plus d'idéologie depuis la chute du communisme, plus de point de repère, plus de but. Que les idéaux étaient morts. Que la politique et la religion ne dictaient plus la morale. Que le capitalisme s'était imposé à nous depuis notre naissance. On n'imaginait même pas une autre voie que le libéralisme. Le libéralisme, ce n'était même plus une idéologie, c'était comme quelque chose qui s'imposait, cela paraissait aller de soi, c'était ce qui devait être. On n'avait plus d'opinion. On ne votait plus. Les hommes politiques c'étaient des vieux, ils ne pouvaient pas comprendre les jeunes. Il y avait un vide au fond de nous qu'on ne comprenait pas. C'était celui là. Le vide laissé par les passions idéologiques.
_____La société, on s'en foutait. Ce dont on se préoccupait, c'était de nous, de ce qu'on vivait. Les consciences n'étaient plus collectives mais individuelles. On n'était plus fiers de ce que l'on faisait, mais de ce que l'on était. Nos espoirs, on ne les fondait pas sur la vie en commun, ni sur la politique, mais sur nous même.
_____Oui, l'espoir de demain, l'accomplissement, l'épanouissement futur, la vie parfaite, c'est nous qui la détenions au fond de nous, et qui devions arriver à la réaliser. A se réaliser. « Tu dois devenir l'homme que tu es. Fais ce que toi seul peut faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. » Avant, c'était l'Etat qui guidait nos vies, aujourd'hui ce n'était plus que nous même. L'Etat il ne gérait que des choses qui nous passaient à des milliers de kilomètres au dessus de la tête, des choses futiles, l'essentiel était en nous. Et c'était terrifiant. Nous étions livrés à nous même pour réaliser toutes nos potentialités et vivre tout ce qu'il y avait de si important à vivre. Comment alors ferait-on, demain, une fois qu'on serait seuls ?
_____Ce que nous imaginions du futur était marqué d'un paradoxe profond. D'un côté, on était pleins d'espoir. Il aurait fallu voir ça bordel, tout cet espoir individuel et collectif qui nous portait. On se disait que si beaucoup de choses allaient mal aujourd'hui, demain cela pourrait être mieux. On ne s'en rendait pas encore tous bien compte, mais c'était nous qui ferions le monde de demain. Parfois on se demandait quel monde on allait créer, on avait plein d'idées pour le rendre meilleur. Frémissante au fond de nous, il y avait l'envie d'agir, de faire de grandes choses. On se sentait _ à tort peut être _ à un tournant de l'Histoire. On pensait que nous, on serait les acteurs de ce tournant : l'écologie, la démocratie, la paix, la fin de la faim, le bonheur partout et pour tous, « Les défis des années à venir ». On serait peut être la génération qui aurait connu la fin de la torture, le rebouchage du trou de la couche d'ozone, l'abolition de la pauvreté, le désarmement, la découverte de la vie sur une autre planète, la fin du travail pénible désormais effectué par des machines, le sauvetage des animaux en voie de disparition, la préservation de la glace au pôle Nord. On sentait qu'il était possible d'éviter le réchauffement, la fonte des glaces, la disparition de la biodiversité,... On avait un peu l'air de pseudo-humanitaires-naïfs parfois, mais avec le progrès de la science, on pensait qu'il allait être possible de faire de grandes choses dans les années à venir.
_____Puis, d'un autre côté, on s'apercevait que la génération précédente n'avait rien fait par elle-même. Elle s'inscrivait dans un mouvement d'évolution qui la dépassait et l'englobait. Alors on se rendrait compte que nous non plus nous ne ferions rien, du moins pas volontairement. On ne contrôlait rien en fait. Tout nous échappait, et nous filait entre les doigts. Tout défilait devant nos yeux, et nous étions impuissants à agir. On ne pouvait rien contre le temps qui passe, et l'on avait fatalement l'impression qu'on ne pouvait rien non plus contre la pauvreté, contre les examens qui arrivaient, contre la douleur amoureuse, contre le manque d'argent, contre la travail des enfants en Asie, contre le besoin de plaisir physique qui nous assaillait, contre le réchauffement planétaire et la montée des eaux, contre le besoin beaucoup trop fort de voyager et de découvrir toujours de nouvelles choses, contre la montée des inégalités, contre la crise financière, contre l'incapacité à expliquer aux autres ce qu'on ressentait, contre le besoin irrémédiable de faire ces milliers de choses dont on avait envie, contre la mort qui arrivait déjà trop vite. L'on n'aurait jamais le temps de faire tout ce qu'il y avait à faire.
_____C'était ça la génération d'aujourd'hui. Une génération plus paumée que jamais. Immature aussi, victime sûrement d'un système éducatif trop imparfait. Réfléchir à des choses profondes, on ne savait plus. Une génération empêtrée dans sa condition, et qui avait du mal à s'en extraire. Il nous manquait du temps pour réfléchir au monde dans lequel on vivait et pour se construire une pensée qui serait comme une base sur laquelle nous appuyer quand tout était noir autour de nous. Quelques soient nos hésitations, nos craintes, et nos désirs ; le tout est que nous étions la génération de demain. Nous n'étions pas prêts à affronter la vie, loin de là, et l'avenir était flou. Mais nous étions là.
_____Qu'on le veuille ou non, il y avait toujours eu et il y aurait toujours des sortes de consciences de générations. On se sentait un destin commun avec ceux de notre tranche d'âge. Même passé, mêmes enjeux présents et futurs, mêmes espoirs. Sur mon passeport il y avait écrit « Né à Toulouse ». Mais c'était une erreur. Moi c'est à Berlin que j'étais né, le 9 novembre, comme les autres de mon âge. Et un peu à New York, et dans le Golfe. Sans le savoir, un bout de nous était aussi né à Pékin.
_____Il faut le reconnaître, nous étions arrivés alors que tout allait plutôt bien _ du moins chez nous. Le monde dans lequel nous grandissions était merveilleux, il s'y passait toujours quelque chose de nouveau. Les autres parlaient de progrès. A égal niveau dans la hiérarchie des nouveautés, il y avait l'ordinateur et les chaussures qui faisaient de la lumière quand on posait le talon. La découverte de la nouveauté se confondant avec la découverte du déjà-existant ; nous ne nous rendions pas compte que nos ainés étaient tout autant bouleversés que nous. Le tout est que nous nous habituions a ce renouvellement permanent des choses à notre disposition. Les pogs remplaçaient les billes avant de s'effacer devant la Game Boy, immédiatement devancée par la Game Boy Color et ensuite la Play Station. Le jeu, comme notre existence plus tard, se virtualisait.
_____On s'occupait toujours plus de nous. Des gens passaient leur vie à créer pour nous des publicités, des jeux, des émissions télévisées et des produits adaptés à nos besoins. Avant même que nous n'osions les nommer, nos désirs étaient satisfaits. Tout était toujours mieux, toujours plus perfectionné, toujours plus puissant, toujours plus rapide.
_____Certains, dans la génération précédente, avaient trouvé, par intuition ou par pur hasard, le bon filon : l'informatique, ou la communication, et cætera. Alors Papa amenait un ordinateur à la maison de proche banlieue _ avec un jardin dans lequel on jouait _ pour avoir comme au bureau. Papa était un entrepreneur. L'entreprise, c'était la modernité, l'intelligence, le profit, la performance. Le remède à la crise. Elle nous sauverait tous. Le samedi Papa allait au golf, et le dimanche il collectionnait des timbres. Maman pouvait prendre davantage de temps pour s'occuper de nous, nous emmener à Petit Bateau, chez la nourrice, au nouveau cinéma ou au tennis.
_____Les autres n'avaient pas trouvé le filon. Eux ils disaient que c'était la crise, que le capitalisme nous détruirait tous et que la gauche nous avait trahis. Papa faisait les trois huit, et maman des ménages depuis que l'usine textile avait été transférée en Chine, dans une ville au nom imprononçable. Maman nous emmenait avec elle pendant ses ménages, parfois nous allions à la crèche publique. On jouait dans notre chambre, au septième étage d'un grand ensemble qui n'était déjà plus flambant neuf. Ils écoutaient les médias qui disaient de ne pas nous laisser sortir, parce que, comme une chape de plomb, d'un coup et partout, elle s'était installée, celle dont on connaissait le nom mais ne savait pas ce qu'elle représentait, au fond. L'insécurité.
_____Nous vivions au présent, les notions de passé et de futur nous étaient encore peu familières, c'est maintenant qui importait. Nous grandissions, passions d'enfant à adolescent, avec des envies plein la tête. Il nous fallait faire tout ce que l'on avait envie de faire, avant qu'il soit trop tard. On avait l'impression que quelque chose nous courrait après, quelque chose d'oppressant et de sombre, quelque chose d'irréversible. Le temps. On n'avait jamais assez de rien, et on manquait de beaucoup de choses, oui, mais de temps avant tout. Demain déjà on travaillerait, et l'on sentait que, notre premier jour de travail serait aussi le dernier jour de la vraie vie.
_____Dès le départ nous avions été la génération pour laquelle tout allait toujours plus vite, toujours plus loin. Le progrès et le changement, incessamment. Nous y avions toujours été habitués, alors nous n'imaginions pas que cela puisse changer. Il nous semblait que c'était normal, que c'était comme ça la vie. Toujours essayer de nouvelles choses, toujours aller plus vite et plus loin. C'est précisément ce qui caractérisait, dans son essence la plus profonde, notre génération.
_____Nous étions une génération en réseau, un réseau au sein duquel tout circulait toujours plus vite. Sur le net on échangeait tout en quelques secondes, on mettait notre vie sur la toile, on y rencontrait des gens, on s'y exposait. Sans se rendre compte qu'on était les premiers à le faire : avant, ça n'existait pas. Il était possible de trouver tout sur le net, car absolument tout était numérisable. En ligne on achetait, on échangeait, on recherchait, on draguait, on téléchargeait, on se montrait, on vivait. On était des individus virtualisés.
_____Dans notre autre vie, la vie réelle, c'était pareil.
_____Ce qu'il faut bien comprendre, c'est cet état de « jamais assez, toujours plus » dans lequel nous baignions. Dans tous les domaines, c'était la règle. Jamais rassasiés. Tout allait vite autour de nous, tout était toujours nouveau, et plus qu'aucune génération auparavant, nous découvrions sans cesse de nouvelles choses, l'on changeait en permanence. Rien ne restait stable, tout changeait : la mode, nos envies, les appareils informatiques, les hommes politiques, les chanteurs tendance, les moyens de communication, les films à l'affiche au ciné du coin, les cours de la bourse, la couleur du string de la fille assise devant nous en cours, notre coupe de cheveux ; et même nos opinions. Alors on vivait toujours de nouvelles choses, on n'avait jamais le temps de s'ennuyer. Il n'y avait plus de barrières. Tout devenait possible, des attentats à New York jusqu'à Cindy S. qui sortait un disque. De Le Pen au second tour jusqu'aux garçons efféminés aux cheveux bleus ou vert. De la méritocratie jusqu'à la vue rendue à un aveugle. Plus rien n'était impossible. Tous les murs qui s'élevaient par le passé étaient tombés en même temps que celui de Berlin. Les fils d'ouvriers commençaient à intégrer des écoles de commerce, on pouvait se faire livrer en plein c½ur de Paris des épices venant du fin fond du Viet Nam, des médecins opéraient depuis un côté de l'atlantique un patient allongé de l'autre côté de l'océan. On pouvait rencontrer l'amour à l'autre bout du monde sur internet. On mariait deux hommes en Californie, des femmes devenaient présidentes, et peut être même que demain on arriverait à redonner vie à un dinosaure. Le champ des possibles s'était considérablement élargi, en permettant de nouvelles choses, des bonnes comme des mauvaises. Qu'importe, ce qui marquait notre génération c'était la possibilité.
_____On essayait tout, et l'on était de plus en plus rapide. On fumait, on buvait. On s'habillait dans les mêmes magasins que les étudiants à la mode. On regardait des films X sur le net, puis on effaçait l'historique. On tombait amoureux et l'on avait mal. Alors on buvait pour oublier. On se branlait pour assurer quand ça viendrait. On faisait le mur. On disait « ta race, fils de pute, sale pédé ». On piquait un scooter. On conduisait la voiture des parents en cachette, et ivres qui plus est. On montait sur les manèges à sensation. On se faisait racketter. On voulait être indépendant, vivre seul, mais on ne voulait pas travailler. On donnait des pichenettes aux introvertis. On se battait. On buvait encore. On tirait notre coup dès le collège, avec un partenaire au bord du coma ityllique, faute de pouvoir se payer une prostituée. On ne mettait pas de capote, le sida c'était en Afrique et chez les pédés. On achetait sans cesse toujours plus de nouveaux vêtements. A la radio on écoutait les problèmes de cul de parfaits inconnus. On buvait. On chantait des chansons, pensant que c'était ça la vie, et on se réveillait le matin, notre tête semblait avoir doublé de volume, et on se demandait où l'on allait dormir ce soir. On ne comprenait pas le sens de la vie. On en voulait toujours plus. Alors on volait pour avoir. On couchait pour un soir. On essayait d'autres choses. Les filles étaient attirées par les seins, les garçons avaient envie d'essayer le cul d'un autre mec. On se droguait. On cassait des voitures. On criait « nique la police ». On tombait enceinte. On avortait. On fuguait. On se suicidait quand on en avait marre.
_____On se sentait mal à l'aise. Il n'y avait plus de règles, et ça donnait une impression de vide, l'on ne savait plus où étaient les limites.
_____Certains disaient que la jeunesse n'avait plus d'idéologie depuis la chute du communisme, plus de point de repère, plus de but. Que les idéaux étaient morts. Que la politique et la religion ne dictaient plus la morale. Que le capitalisme s'était imposé à nous depuis notre naissance. On n'imaginait même pas une autre voie que le libéralisme. Le libéralisme, ce n'était même plus une idéologie, c'était comme quelque chose qui s'imposait, cela paraissait aller de soi, c'était ce qui devait être. On n'avait plus d'opinion. On ne votait plus. Les hommes politiques c'étaient des vieux, ils ne pouvaient pas comprendre les jeunes. Il y avait un vide au fond de nous qu'on ne comprenait pas. C'était celui là. Le vide laissé par les passions idéologiques.
_____La société, on s'en foutait. Ce dont on se préoccupait, c'était de nous, de ce qu'on vivait. Les consciences n'étaient plus collectives mais individuelles. On n'était plus fiers de ce que l'on faisait, mais de ce que l'on était. Nos espoirs, on ne les fondait pas sur la vie en commun, ni sur la politique, mais sur nous même.
_____Oui, l'espoir de demain, l'accomplissement, l'épanouissement futur, la vie parfaite, c'est nous qui la détenions au fond de nous, et qui devions arriver à la réaliser. A se réaliser. « Tu dois devenir l'homme que tu es. Fais ce que toi seul peut faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. » Avant, c'était l'Etat qui guidait nos vies, aujourd'hui ce n'était plus que nous même. L'Etat il ne gérait que des choses qui nous passaient à des milliers de kilomètres au dessus de la tête, des choses futiles, l'essentiel était en nous. Et c'était terrifiant. Nous étions livrés à nous même pour réaliser toutes nos potentialités et vivre tout ce qu'il y avait de si important à vivre. Comment alors ferait-on, demain, une fois qu'on serait seuls ?
_____Ce que nous imaginions du futur était marqué d'un paradoxe profond. D'un côté, on était pleins d'espoir. Il aurait fallu voir ça bordel, tout cet espoir individuel et collectif qui nous portait. On se disait que si beaucoup de choses allaient mal aujourd'hui, demain cela pourrait être mieux. On ne s'en rendait pas encore tous bien compte, mais c'était nous qui ferions le monde de demain. Parfois on se demandait quel monde on allait créer, on avait plein d'idées pour le rendre meilleur. Frémissante au fond de nous, il y avait l'envie d'agir, de faire de grandes choses. On se sentait _ à tort peut être _ à un tournant de l'Histoire. On pensait que nous, on serait les acteurs de ce tournant : l'écologie, la démocratie, la paix, la fin de la faim, le bonheur partout et pour tous, « Les défis des années à venir ». On serait peut être la génération qui aurait connu la fin de la torture, le rebouchage du trou de la couche d'ozone, l'abolition de la pauvreté, le désarmement, la découverte de la vie sur une autre planète, la fin du travail pénible désormais effectué par des machines, le sauvetage des animaux en voie de disparition, la préservation de la glace au pôle Nord. On sentait qu'il était possible d'éviter le réchauffement, la fonte des glaces, la disparition de la biodiversité,... On avait un peu l'air de pseudo-humanitaires-naïfs parfois, mais avec le progrès de la science, on pensait qu'il allait être possible de faire de grandes choses dans les années à venir.
_____Puis, d'un autre côté, on s'apercevait que la génération précédente n'avait rien fait par elle-même. Elle s'inscrivait dans un mouvement d'évolution qui la dépassait et l'englobait. Alors on se rendrait compte que nous non plus nous ne ferions rien, du moins pas volontairement. On ne contrôlait rien en fait. Tout nous échappait, et nous filait entre les doigts. Tout défilait devant nos yeux, et nous étions impuissants à agir. On ne pouvait rien contre le temps qui passe, et l'on avait fatalement l'impression qu'on ne pouvait rien non plus contre la pauvreté, contre les examens qui arrivaient, contre la douleur amoureuse, contre le manque d'argent, contre la travail des enfants en Asie, contre le besoin de plaisir physique qui nous assaillait, contre le réchauffement planétaire et la montée des eaux, contre le besoin beaucoup trop fort de voyager et de découvrir toujours de nouvelles choses, contre la montée des inégalités, contre la crise financière, contre l'incapacité à expliquer aux autres ce qu'on ressentait, contre le besoin irrémédiable de faire ces milliers de choses dont on avait envie, contre la mort qui arrivait déjà trop vite. L'on n'aurait jamais le temps de faire tout ce qu'il y avait à faire.
_____C'était ça la génération d'aujourd'hui. Une génération plus paumée que jamais. Immature aussi, victime sûrement d'un système éducatif trop imparfait. Réfléchir à des choses profondes, on ne savait plus. Une génération empêtrée dans sa condition, et qui avait du mal à s'en extraire. Il nous manquait du temps pour réfléchir au monde dans lequel on vivait et pour se construire une pensée qui serait comme une base sur laquelle nous appuyer quand tout était noir autour de nous. Quelques soient nos hésitations, nos craintes, et nos désirs ; le tout est que nous étions la génération de demain. Nous n'étions pas prêts à affronter la vie, loin de là, et l'avenir était flou. Mais nous étions là.